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Jean Maurus nous a quittés

Publié le 22 octobre 2014
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9 min de lecture
Pour l’éducation de ceux qui ne l’ont pas connu et pour le souvenir de ceux qui l’ont pratiqué : Jean Maurus, une vie consacrée à la distribution indépendante.
Pour l’éducation de ceux qui ne l’ont pas connu et pour le souvenir de ceux qui l’ont pratiqué : Jean Maurus, une vie consacrée à la distribution indépendante.
Pour l’éducation de ceux qui ne l’ont pas connu et pour le souvenir de ceux qui l’ont pratiqué : Jean Maurus, une vie consacrée à la distribution indépendante.

Jean Maurus était une personnalité de l’automobile pour avoir présidé la Feda d’octobre 1978 à octobre 2000. Pendant 22 ans soit deux décennies, il aura marqué de son empreinte et de son autorité la distribution indépendante française et européenne. Une profession qui était tout à la fois sa passion et sa vie.
Diplômé en 1946 de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris (Sup de Co), Jean Maurus débute sa carrière dans l’automobile en 1951 en qualité de chef du service des garnitures de frein “American Brakeblock” au sein de la société française Ducellier.

L’homme qui a visité des milliers de garages

A partir de 1956, Jean Maurus reprend dans l’ouest de la France un portefeuille de représentation à cartes multiples dont la marque Bosch. C’est pour lui l’apprentissage du terrain. De 1956 à 1961, il visitera des milliers de garages, tout en poursuivant par ailleurs une plus modeste carrière de pilote de F 3000 qui sera stoppée nette sur le circuit de Pau, après un grave accident.

Le créateur du réseau Bosch France

En 1961, il entre à la direction de Robert Bosch France comme chef du département “véhicules” (ventes rechange et réseau après-vente), au moment crucial de la fusion des 3 sociétés Bosch-Lavalette et Précision Mécanique (PM). Il est nommé ensuite au poste de directeur du département “véhicules” et crée le réseau Bosch France, né de la fusion des 3 sociétés. Il noue dans toute la France des relations fructueuses avec ce réseau de distributeurs indépendants qui deviendront pour la suite de sa carrière des relais précieux.

A partir de 1962, il s’attachera à faire partager son expérience du terrain en professant les techniques de vente à l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris. Il exerce également de 1963 à 1977 la Présidence de la Prévention Routière des Hauts-de-Seine, ce qui lui vaudra d’être décoré de l’Ordre National du Mérite.

L’équipementier tourne la page en 1966 et devient un distributeur de fournitures de pièces automobiles. Jean Maurus exerce successivement des fonctions de direction dans deux entreprises importantes de la distribution automobile, en région parisienne et en province. Il sera tour à tour P-dg de la société ACCAM à Gennevilliers puis directeur commercial, membre du directoire de la société Centre Ouest Equipement à Poitiers.

Le professionnel devient un leader syndical patronal

En 1978, quand il est élu pour la première fois à la Présidence de la Feda, après avoir succédé à Michel Lelot, premier président de la Feda (de 1976 à 1978), l’organisation professionnelle est encore fragile et doit se remettre du schisme intervenu en 1970 quand la profession s’était divisée en deux chambres syndicales, d’un côté les membres de l’AGF (Amicale des Grossistes de France), sur le déclin et défenseur du statu quo et, de l’autre, les nouveaux venus, qui voulaient moderniser et transformer la distribution, incarnés entre autres par les membres des nouveaux groupements. Pour faire taire les éventuelles rancœurs de la réunification, il crée un Bureau fédéral permettant de rassembler autour du président, et de Philippe Decloux et Gilbert Carre, les deux présidents fondateurs à l’origine de la réunification, toutes les sensibilités de la profession (anciens et nouveaux acteurs, groupements et spécialistes).

Son premier discours intitulé “portes ouvertes aux consommateurs” annonce une véritable révolution culturelle pour la profession. Jean Maurus prend le risque de choquer dès son arrivée. En provoquant de cette manière les professionnels, il ne fait alors qu’anticiper et préparer la profession à une transformation économique et commerciale qui s’est effectivement réalisée. Pierre Farsy, ancien président de l’Autodistribution, écrira au sujet de ce premier discours (Journal de la Rechange Indépendante n° 23 de décembre 2001) : “il est évident qu’à ce moment-là, Jean Maurus a secoué le cocotier. Les grands distributeurs comme l’AGF, qui avaient connu les années fastes d’après-guerre, avaient tendance à penser qu’il était facile de réussir dans le commerce des pièces et qu’il était inutile d’ouvrir ses portes aux particuliers. Ils n’avaient pas pressenti ce qui allait se passer avec la création des centres autos et des réseaux de réparation rapide”. Pour Alain Monredon, ancien patron de l’après-vente de Renault, dans le même numéro du JRI : “c’était une vision assez stratégique de ce qu’allait devenir le marché. Ce n’était pas du tout alors le discours à la mode. A cette époque, le fait de se centrer sur le client a certainement contribué à pérenniser les établissements de la Feda”.

Les distributeurs commencent alors à percevoir les réelles qualités politiques et humaines de leur nouveau président. Jean Maurus déploie un art consommé de la mise en scène dans ses interventions publiques, sachant au moment opportun pousser un vrai “coup de gueule” tout en faisant partager son expérience et la passion qu’il porte à sa profession.

Jean Maurus s’engage sur tous les fronts à Paris puis à Bruxelles pour la défense de la distribution indépendante française (OBD, Eurodesign, REC 1475/95…). Il devient le porte-parole de la profession et un interlocuteur privilégié pour la presse. Il assure une présence permanente auprès des médias et contribue incontestablement à mieux faire connaître à l’opinion publique une profession trop méconnue. Les journalistes apprécient son franc-parler, sa franchise et reconnaissent la qualité des informations qu’il délivre. Il doit beaucoup dans ce domaine à sa fille Véronique qu’il admirait, brillante journaliste de la presse quotidienne, qui lui a toujours conseillé “dis la vérité aux journalistes, ta vérité…”.

En 1984, au congrès de Strasbourg, il innove encore en ouvrant la porte du marché des pneumatiques. Il a observé que les négociants en pneumatiques avaient commencé à diversifier leurs activités et à vendre de la pièce. Guidé notamment par le regretté Alexandre Siney, membre du Bureau fédéral de la Feda, il explore méthodiquement cette nouvelle orientation.

En 1985, il crée avec Patrick Joubert et Madeleine Hirzel le Club de la Distribution Automobile (CDA) qui fêtera bientôt son trentième anniversaire avec comme ambition de réunir périodiquement dans une même enceinte équipementiers et distributeurs au plus haut niveau.

Contre l’avis parfois de ses propres adhérents, il décide d’accueillir au sein de la fédération – par l’entremise de son ami Philippe Baratte – les centres autos et fait de Eric Derville, président de Norauto, un membre à part entière de la filière indépendante en l’intégrant au Bureau fédéral de la Feda.

La lutte pour la concurrence et contre le monopole des pièces

Par ailleurs, il s’affirme comme un redoutable adversaire des constructeurs automobiles. Dès 1980, au Congrès de Bordeaux, il dépose plainte au nom de la Feda devant la commission de la concurrence, et attaque les importateurs de voitures qui obligent leurs réseaux à s’approvisionner exclusivement auprès d’eux en pièces de rechange.

En 1984, la plainte ayant porté ses fruits et les importateurs ayant renoncé à exiger de leurs réseaux des quotas d’achat de pièces, il fait admettre par Jacques Delors, ministre de l’économie, que la pièce d’origine se trouve également sous l’emballage de son fabricant réel. Cette définition complète de la pièce d’origine est publiée au Journal Officiel de la Concurrence et de la Consommation. “Le combat pour la pièce d’origine a été un succès pour la Feda. Nous l’avons gagné car tous nos clients réparateurs nous ont suivis. Le réparateur est responsable de sa réparation. Les réparateurs sérieux, c’est-à-dire le plus grand nombre en France, utilisent des pièces de qualité” écrivait encore Jean Maurus dans notre journal, en 2001.

Il s’engage également et avec force contre le monopole des constructeurs sur les pièces de carrosserie. Il arrive à convaincre les organisations de consommateurs de la justesse de ce combat. L’Institut National de la Consommation ira jusqu’à affirmer à l’époque que ce monopole est en réalité un “abus de position dominante”. Un échec pour Jean Maurus : “en revanche, je n’ai pas pu trouver de solution pour les pièces de carrosserie, malgré les discussions houleuses avec les constructeurs. Mais nous avons réussi à éviter que certains de nos adhérents tombent dans la pièce de contrefaçon, ce qui aurait conduit à leur perte et à des procès que nous aurions tous perdus”.

On retiendra aussi de cette période l’engagement de Jean Maurus et de la Feda dans la collective des amortisseurs au côté de Jacques Allinquant et encore à ce sujet Jean Maurus écrivait “La collective des amortisseurs a été un gros succès car nous avons doublé les ventes. Ce succès est dû au fait que nous avons su travailler tous ensemble. Les fournisseurs de la rechange et les distributeurs ont participé au financement de la collective. Toute la profession a donc été rassemblée”.

Un grand Leader reconnu internationalement

Cet engagement total au service de la profession lui vaut l’estime de tous et le respect des grands patrons et des équipes dirigeantes de l’industrie automobile française et internationale. A partir de 1978, Jean Maurus devient vice-président de la Figiefa puis en 1989 du Cledipa. Il est élu président de la Figiefa le 25 mai 1991 à Helsinki.

Dès 1988, il organise à Monte Carlo un Congrès de la Feda sur le thème “Objectif Feda 92 : profession distributeur-stockiste européen”. Pour les adhérents de la Feda, ce congrès est le symbole de l’ambition de la profession de se placer dans le contexte de la création du marché unique européen. A ce congrès, Jean Maurus noue des relations d’échanges avec les organisations professionnelles nord-américaines de la rechange.

Plus récemment en décembre 1997, il est élu président de Golda, un groupement chargé de promouvoir en France et à l’étranger le système E.D.I.

François Doubin, ministre du commerce et de l’artisanat, et ancien dirigeant de Renault, le décore le 5 avril 1990 de la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur. Un ex-constructeur (ancien secrétaire général de la Régie), même ministre, qui décore le président de la distribution indépendante française, on ne pouvait espérer plus heureuse coïncidence et plus bel hommage national pour Jean Maurus. C’est aussi cela Jean Maurus, une bonne étoile, une chance fabuleuse et une capacité permanente à rebondir sur les événements qui surviennent.

En rencontrant, au cours de déplacements internationaux, les grands patrons de l’Industrie de l’équipement automobile, il contribue à mieux faire connaître la distribution indépendante française.

Le portrait ne serait pas complet sans évoquer l’homme, le bon vivant, joueur de golf, fumeur de cigares, qui se présentait volontiers lui-même comme le meilleur “estomac” de la profession. Une manière humoristique et philosophique de rappeler aussi que pour exercer ce leadership, il ne faut pas avoir peur de prendre des coups !!!!

En octobre 2000, Jean Maurus se retire et devient président d’honneur de la Feda. Il continuera pendant une dizaine d’années d’assister régulièrement au Club de la Distribution Automobile. Jean Maurus était Chevalier de l’Ordre National du Mérite et Chevalier de l’Ordre National de la Légion d’Honneur.

Il est parti discrètement le 21 septembre, mais ses idées, ses slogans, ses combats sont toujours d’actualité et ils s’inscrivent de manière indélébile dans la grande histoire de la profession.

Merci Jean

Par Michel Vilatte

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VERBATIM DE JEAN MAURUS

Les formules de Jean Maurus étaient aussi célèbres que ses coups de gueule. En voici quelques-unes :

“Pièces d’origine ou pièces d’ori…Chine” - 1980

“Si le monopole des pièces de carrosserie sautait, on éviterait du chômage, car il y aurait 2 réseaux de vente au lieu d’un” - 1983

“Ouvrez le capot d’une voiture japonaise, tous les accessoires sont bien nippons ; soulevez celui d’une auto allemande, ils sont made in Germany. Jetez un coup d’œil sur une de nos productions prétendument nationales et vous verrez que ce n’est plus une voiture française mais la légion étrangère. Bientôt, il ne restera plus de “tricolore” que la TVA, la vignette et les charges sociales” - 1984

“L’automobile sera à la France, ce que la sidérurgie est à la Lorraine” - 1984

“Communauté européenne ou marché commun, dans 10 ans nos patrons seront tous américano-asiatiques” - 1984

“La France est une région de l’Europe qui n’est plus qu’une province du monde” - 1987

“Ceux qui remplissent un rôle économique vivront” - 1987

“L’Europe de l’an 1990, est-ce le premier continent du monde ou 12 pays communautaires ou 52 tribus” - 1990

“En 1995, les automobilistes français à revenus modestes (la moitié d’entre eux) rouleront-ils dans des véhicules rétrofités, c’est-à-dire totalement rénovés ou dans des véhicules corbillardisés” - 1991

“Berlin, an 2000, capitale de la communauté européenne des 24” - 1998

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L’hommage de Gabriel de Bérard à Jean Maurus

La forte personnalité de Jean Maurus, plein d’humour mais aussi plein d’humeur, ne laissait personne indifférent.
Tribun hors norme, orateur hors pair, visionnaire de génie, Jean pouvait faire rire une salle et déstabiliser ou terrasser ses opposants, ses contradicteurs et encore plus ses adversaires. Mais ces traits marqués de son fort caractère cachaient en réalité un stratège émérite et un visionnaire inspiré.

J’ai eu le privilège de travailler avec Jean pendant quarante ans pour défendre le secteur indépendant des fournisseurs et des distributeurs automobiles.
Jean avait vite compris que notre combat était en réalité le combat vital pour la défense du seul espace de liberté des fournisseurs, des distributeurs et réparateurs indépendants mais surtout et avant tout le seul espace de liberté pour les automobilistes !

Le connaissant bien, je peux vous affirmer que je n’ai jamais pris Jean en défaut sur le plan de la justesse des concepts et des options stratégiques, même s’il savait, en fin tacticien, les envelopper d’un écran de fumée, tantôt plein d’humour tantôt plein d’humeur ! Et tantôt plein de colère !

La défense de la pièce d’origine, la création des groupements de distributeurs français se déployant d’abord en France, puis en Europe et puis un peu partout dans le monde, seuls capables de moderniser les dizaines de milliers de réparateurs, les liens tissés avec les associations européennes et nord-américaines, la création du Golda, optimisant les relations entre fournisseurs et distributeurs, la lutte pour l’accès aux données électroniques, entre autres réalisations, font de Jean Maurus le leader le plus exceptionnel que les fournisseurs, les distributeurs et les automobilistes ne doivent pas oublier !
Pendant quarante ans, nous avons parcouru le monde entier et j’ai été témoin de la justesse de ses analyses et jamais nous n’avons eu la moindre dispute, ce qui est rare !

Lorsque, avec mon épouse, nous sommes allés le voir dans sa maison de retraite pour lui dire “A Dieu” Jean était dans le salon. Mon épouse et moi-même avons été frappés par sa très grande dignité. Nous nous sommes dits qu’il avait l’allure d’un grand sénateur Romain !

En cherchant dans mes dossiers j’ai trouvé des notes que j’avais prises lors de notre dernier déjeuner dans “son petit” bistrot : “Le Saint Jean de Luz” J’ai remis ces notes à ses enfants Véronique, Elsa et Cyril.
Il faisait très beau le jour de notre dernier déjeuner dans “son petit bistrot”. Saint-Jean de Luz tire son étymologie de l’espagnol : “El valle de la Luz ; el valle de San Juan de Luz”. Juan comme Jean et luz comme lumière… comme la lumière qu’il a transmise à ses enfants, comme la lumière qu’il a apportée à la profession, comme la lumière où il se trouve désormais, lumière au-delà des étoiles. Jean n’était certes pas facile, mais il m’a toujours parlé avec amour et fierté de ses enfants et de ses petits-enfants : ces quelques mots leur sont destinés et sont destinés également à la profession tout entière.

Gabriel de Bérard
Président d’honneur de la Feda

 

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