Assureurs : la riposte des réparateurs non agréés

Les tensions entre assureurs et réparateurs non agréés ont franchi un nouveau seuil. Spécialistes du vitrage automobile et carrossiers indépendants dénoncent une multiplication de pratiques qu’ils jugent abusives, voire illégales, de la part de certains assureurs. En ligne de mire : l’imposition de taux horaires, l’allongement des délais de paiement, le détournement de clientèle et l’usage contesté des expertises automobiles. Autant de mécanismes qui viseraient, selon eux, à contraindre les professionnels à rentrer dans le rang de l’agrément.
Sous couvert de lutte contre une supposée "mafia du parebrise", les assureurs mettent en avant les dérives commerciales de certains acteurs non agréés, notamment les cadeaux offerts aux assurés. Mais pour les réparateurs, cette rhétorique masque une stratégie plus large de prise en main du marché. "Beaucoup d’assureurs s’affranchissent de la loi", dénoncent-ils, citant des pratiques allant jusqu’au non-respect du libre choix du réparateur. Le dépôt de bilan du réseau Elite Pare-Brise, début 2025, en est devenu le symbole, laissant près de 200 salariés sans emploi.
Le tournant du rachat de Mondial Pare-Brise
Les spécialistes du vitrage ont été les premiers exposés. Christophe Bazin, secrétaire général de la FFC Mobilité, Réparation et Services, observe une logique progressive : "Nous constatons que les assureurs testent des mécanismes contre les non agréés dans le domaine du bris de glace, avant de les étendre à la carrosserie." Une pression qui se serait accentuée depuis deux ans, dans un contexte déjà tendu depuis l’entrée en vigueur de la loi Hamon sur le libre choix du réparateur, en janvier 2015.
"Les assureurs testent des mécanismes contre les non agréés dans le domaine du bris de glace, avant de les étendre à la carrosserie", Christophe Bazin, secrétaire général de la FFC Mobilité
Le rachat de Mondial Pare-Brise par la Macif, en 2023, marque un tournant. Quelques mois plus tard, une série d’articles et de reportages grand public, mettant en cause les pratiques des non agréés, commence à être diffusée. Une campagne médiatique que de nombreux réparateurs estiment coordonnée par France Assureurs, qui n’a pas répondu à nos questions sur le sujet au moment où nous publions ces lignes.
Explosion des expertises
Sur le terrain, les conséquences sont concrètes. Les délais d’indemnisation s’allongent, fragilisant la trésorerie des entreprises. "Sur plus d’un million d’euros impayés par les assurances, certaines factures datent de plus de deux ans et sont désormais prescrites", témoigne un membre d’un réseau non agréé, sous couvert d’anonymat. Des retards notamment provoqués par la multiplication des expertises, qui étirent le traitement de certains dossiers – alors qu’elles ne sont pas obligatoires en bris de glace.
"Avant 2023, les expertises concernaient moins de 5 % de nos dossiers. Mais depuis, ces procédures sont aujourd’hui lancées pour 70 à 80 % d’entre eux", souligne Samuel Brigantino, fondateur et dirigeant de Glass Express, qui compte près de 50 agences entre le Nord-Ouest et l’Île-de-France.
Le rôle contesté des experts automobiles
Sur les réseaux sociaux, le dirigeant pointe du doigt des dérives assurantielles au détriment des professionnels et des assurés. Ces pratiques reposent en partie sur le dévoiement des experts automobiles. Assignés par l’État à une mission de neutralité, ils répondent pourtant à des appels d’offres d’assureurs, qui peuvent les contraindre à réduire les coûts de réparation. "Une méthode de contournement de la loi pour les experts automobiles est de rédiger une évaluation plutôt qu’une expertise, explique le réparateur anonyme déjà cité. Ils émettent un avis d’expert tirant les prix vers le bas, et non pas une expertise neutre." Une prestation partiale également facturée moins chère.
"Avant 2023, les expertises concernaient moins de 5 % de nos dossiers", Samuel Brignatino, fondateur de Glass Express
Mais certains assureurs réalisent encore davantage d’économies. En effet, Samuel Brigantino nomme une assurance exploitant des chiffreurs internes. "Ils ignorent parfois l’existence de certains équipements et produisent des rapports fantaisistes", déplore-t-il.
Accusation litigieuse de surfacturation
Les experts s’appuient aussi sur des moyennes de coûts pratiqués autour des réparateurs non agréés, en vitrage comme en carrosserie. Un calcul biaisé, selon Benjamin Labonne, dirigeant de carrosseries indépendantes : "Il exclut les tarifs des concessionnaires et ne tient pas compte de la dispersion réelle des prix." Cette moyenne sert ensuite à accuser les non agréés de surfacturation, en contradiction avec la liberté de fixation des prix.
Benjamin Labonne en a fait l’expérience après avoir porté son taux horaire au-delà de 100 euros, alors que la moyenne nationale avoisine 96,6 euros, d’après l’Insee. Mais certains experts le fixent (illégalement) à 50 euros. Le carrossier a obtenu la condamnation d’un assureur pour cette pratique.
Défense systématique au tribunal
Ce réparateur a aussi subi des détournements de clientèle. Des assurés sont contactés directement par leur assureur, parfois menacés d’un "reste à charge" s’ils maintiennent leur rendez-vous hors réseau agréé. Ces entorses à la loi Hamon sur le libre choix du réparateur se généralisent dans le bris de glace. "Nous enregistrons plus de 1 000 annulations de rendez-vous par semaine, qui sont essentiellement dues à l’action des assureurs”, indique notre réparateur anonyme.
Face à ces pratiques, l’isolement est un handicap. "La première chose à faire est d’adhérer à un syndicat professionnel, conseille Benjamin Labonne, adhérent de la FFC. Ensuite, il ne faut pas hésiter à saisir les tribunaux." Objectif : faire condamner les abus au prix fort. Démarche également suivie par Glass Express, qui regroupe régulièrement plusieurs centaines de dossiers contre chaque assurance attaquée en justice.
Dérives repérées dès 2018
En parallèle, le combat s’est déplacé sur le terrain politique. Les réparateurs ont obtenu que le sénateur Dany Wattebled (Indépendants) et le député Jean-Pierre Bataille (groupe Liot) posent chacun une question au ministère de l’Économie sur les conséquences de ces dérives sur la réparation automobile. Tous deux rappellent qu’elles entraînent des pertes de recettes de TVA.
Des plaintes ont aussi été déposées auprès de la DGCCRF, qui a déjà identifié des "pratiques anticoncurrentielles" autour de l’agrément d’assurance des carrossiers dès 2018, sans suite à l’époque. Reste à savoir si l’accumulation des condamnations judiciaires et la pression politique suffiront à contraindre les assureurs à revoir leurs pratiques. À ce stade, le rapport de force est engagé, et loin d’être clos.
Le faux procès des cadeaux face aux coûts réels de la réparation
C’est l’arbre qui cache la forêt. Les assureurs mettent régulièrement en avant le coût des cadeaux commerciaux proposés par les réparateurs – bons d’achat, franchises offertes –pour expliquer la hausse des primes d’assurance. Un argument que les professionnels jugent réducteur. Ils rappellent que l’augmentation des coûts techniques de réparation, pourtant documentée par l’association SRA, est largement éludée dans ce discours.
Les réparateurs concernés soulignent par ailleurs que ces pratiques commerciales sont partagées par l’ensemble du marché, agréés comme non agréés, leaders compris. La différence, selon eux, tient à l’affectation des marges : les non agréés financeraient ces avantages sur la part qu’ils ne reversent pas aux assureurs en pied de facture. Ils estiment également que les marges des compagnies d’assurance leur permettraient, si elles le souhaitaient, d’absorber ces coûts sans dégrader la qualité de la réparation. Pour plusieurs acteurs du secteur, l’enjeu dépasse cependant la question des cadeaux.
Le rachat de Mondial Pare-Brise par la Macif, puis son entrée au capital de Cosmobilis en 2025, illustrent une stratégie de verticalisation de l’après-vente. Samuel Brigantino alerte sur la volonté des assureurs de contrôler la chaîne de valeur. D'après lui, si cette logique s’impose, la pression sur les coûts se traduira par une dégradation de la qualité de service. Benjamin Labonne partage cette analyse et rappelle qu’avec la montée en complexité des véhicules, les réparateurs doivent dégager une marge nette de 8 à 10 % pour investir. Un seuil rarement atteint par les ateliers agréés, souvent en dessous de 5 %, limitant leur capacité à suivre les évolutions technologiques.
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