Les assureurs répondent aux réparateurs dans la guerre du pare-brise

Le Journal de la Rechange et de la Réparation : Qu'est-ce qui vous a poussé à lutter contre l'offre de cadeaux promotionnels dans le domaine du bris de glace automobile alors que cette pratique n'est pas nouvelle ?
Alexis Merkling : Dans le domaine du vitrage automobile, le financement de cadeaux et le remboursement de franchise ont pris des proportions considérables. Et ce dans un contexte de forte inflation des coûts de réparation depuis la Covid en 2020. Ainsi, d'après l’association professionnelle SRA, les prix des pièces affichés par les constructeurs ont encore augmenté de 5,5 % en 2025. Ces hausses ne sont pas toujours justifiées.
Spécifiquement dans le domaine du vitrage, ces hausses sont encore plus élevées. Le prix des pare-brise avait déjà augmenté de 4,3 % en 2021 et de 9,7 % en 2023. Leur tarif moyen de réparation est passé de 485 euros en 2022 à 605 euros en 2025, soit une hausse de près de 25 %, bien supérieure à celle des autres pièces. Il faut ajouter à ces augmentations l'inflation du coût des dommages corporels dans la sinistralité automobile. Autant de postes qui pèsent de plus en plus sur le coût de l’assurance.
J2R : Quelle est la position de France Assureurs dans ce conflit autour des cadeaux et des réparateurs non agréés ?
A.M. : Nous nous en tenons au principe indemnitaire, qui consiste pour l'assureur à replacer l'assuré dans la situation antérieure au sinistre. Sa mission s'arrête là et ne lui permet pas de financer des cadeaux – à plus forte raison des trottinettes et autres objets au coût exorbitant.
Nous partageons beaucoup d’intérêts communs avec les réparateurs, à commencer par la satisfaction de nos clients.
Nous sommes donc opposés à ces cadeaux, qu’ils soient offerts par des réparateurs agréés ou non. Par analogie, il ne vous viendrait pas à l’idée d’aller faire vos courses chez un boucher en particulier parce qu’il vous offre une console de jeu.
J2R : Quels sont vos objectifs et comment agissez-vous concrètement pour l'atteindre ?
A.M. : Nous partageons beaucoup d’intérêts communs avec les réparateurs, à commencer par la satisfaction de nos clients. L'objectif de France Assureurs est de revenir à une situation saine sur le marché du bris de glace. C'est la raison pour laquelle nous avons alerté les pouvoirs publics à ce sujet.
Les assureurs veillent à maîtriser le coût des sinistres afin que chacun puisse avoir accès à une assurance auto abordable.
La députée Perrine Goulet, qui nous a auditionnés, était particulièrement attachée au sujet des répercussions de ces dérives sur le pouvoir d'achat des assurés. Elle a donc déposé une proposition de loi contre la surfacturation des réparations automobiles en 2023. Une démarche qui a finalement tourné court à la suite de la dissolution de l'Assemblée nationale.
J2R : Quelles sont vos actions ? Des campagnes de communication auprès des médias ? Du lobbying auprès des élus ?
A.M. : Les assureurs veillent à maîtriser le coût des sinistres afin que chacun puisse avoir accès à une assurance auto abordable, sans quoi la machine finira par se gripper. Les assureurs vendraient alors moins d’assurance et une plus grande partie des réparations ne serait plus financée et donc sans doute plus effectuée.
J2R : Mais les réparateurs de vitrage répondent qu'ils financent leurs cadeaux commerciaux en prélevant sur leurs marges et accusent les assurances de s'immiscer illégalement dans leurs affaires en critiquant ce principe…
A.M. : Cette vision des choses est totalement artificielle. Chez les prestataires offrant les cadeaux les plus importants, les coûts de réparation sont souvent 50 % plus élevés qu’ailleurs. C’est la seule manière de financer des cadeaux d’une telle valeur.
J2R : Dans le contexte de ce conflit, le sénateur Dany Wattebled et le député Jean-Pierre Bataille s'inquiètent de la "situation de subornation juridique" des experts automobiles vis-à-vis des assureurs, "susceptible de remettre en cause leur objectivité" et débouchant sur une "minoration des indemnisations". Que leur répondriez-vous ?
A.M. : Les inquiétudes concernant l’indépendance des experts sont infondées. La première mission des experts automobiles est légale : c’est la sécurité routière. Les assureurs attendent de l'expert un avis technique au sujet des réparations à entreprendre et de leur coût. Il doit veiller à ce que ces opérations soient correctement effectuées et ce pour un prix raisonnable.
France Assureurs n'a pas vocation à dicter à ses membres leur stratégie concurrentielle.
En cas de désaccord sur le plan technique, le réparateur et lui doivent en débattre de manière contradictoire, afin de trouver un accord. Sa présence rassure le client qui n’a, bien souvent, pas la moindre idée de ce que devrait coûter la réparation et qui n’a aucun intérêt à supporter un coût de sinistre surévalué. L’expert doit donc tenir compte des prix du marché.
J2R : Néanmoins, les réparateurs constatent que certains assureurs indemnisent les interventions selon leurs propres barèmes, affirmant que le chiffrage du vitrage n'est pas toujours réalisé par des experts. Quelles sont les règles préconisées par France Assureurs en la matière ?
A.M. : Les assureurs ont d’abord à cœur de satisfaire leurs clients. Pour ce faire, la gestion du sinistre doit être la plus rapide et la plus simple possible. La concurrence sur le marché assurantiel est exacerbée, après avoir été renforcée à plusieurs reprises, notamment par la loi Consommation de 2014.
La loi Hamon a conduit certains opérateurs à surfacturer leurs prestations.
Dans ce contexte, les assureurs doivent absolument proposer à leurs clients les produits qui répondent le mieux à leurs demandes. Pour y parvenir, chaque assureur cherche constamment à innover pour améliorer ses procédures. Il s’agit d’un enjeu concurrentiel. France Assureurs n'a pas vocation à dicter à ses membres leur stratégie en la matière.
J2R : Pour de nombreux professionnels, les assureurs veulent remettre en cause le principe de la loi Hamon, sur le libre choix du réparateur, notamment en favorisant leurs homologues agréés. Quelle est aujourd'hui la position de France Assureurs sur ce texte ?
A.M. : Avant même la loi de 2014, le libre choix du réparateur était déjà pratiqué par les assureurs de très longue date. Dans l’absolu, le fait que la loi réaffirme ce qui était déjà pratiqué ne pose pas de problème. Cependant, cette loi a conduit certains opérateurs à surfacturer leurs prestations. Cela pose au demeurant un problème de distorsion de concurrence entre les réparateurs eux-mêmes. Nous croyons en une concurrence saine et équilibrée. Dans le domaine de la réparation automobile, tout le monde a son rôle à jouer pour faire vivre cette saine concurrence, les réparateurs agréés comme ceux qui ne le sont pas.
L'un des problèmes que posent ces cadeaux démesurés, c’est la promesse faite au client de faire payer son assureur plutôt que lui-même pour ces cadeaux. C’est pourtant faux et l’assuré peut difficilement se rendre compte des coûts induits. Régler lui-même la facture pourrait contribuer à lui faire prendre conscience de ces abus.
Une assurance trop chère conduit certains clients à augmenter leur franchise ou à s’assurer au tiers, voire à renoncer à s’assurer.
En cas de sinistre, deux logiques sont possibles. La première consiste à choisir un réparateur que l'on connaît, chez qui on va habituellement faire entretenir son véhicule, ou qui est le plus proche de chez soi. La seconde logique consiste à demander plusieurs devis puis à choisir celui correspondant au meilleur rapport qualité-prix. Dans les deux cas, il y a peu de chances qu’un assuré opte pour le réparateur significativement plus cher que les autres.
J2R : Certains observateurs accusent certaines assurances de vouloir verrouiller l'après-vente, à l'exemple de la Macif, rachetant Mondial Pare-Brise et entrant au capital de Cosmobilis, ou encore les plateformes de gestion de sinistre (et de réparation de vitrage) ouvertes par le Crédit mutuel. Assiste-t-on à une stratégie de verticalisation des assureurs ?
A.M. : L’objectif de ce type d’opérations est de maîtriser le coût des sinistres et par conséquent celui des cotisations. Les évolutions technologiques récentes, par exemple les Adas (systèmes d'aides à la conduite), augmentent déjà fortement le coût de la réparation. Il faut garder à l'esprit que ces surcoûts sur les réparations ont un impact sur le prix des assurances.
Le dialogue est l'une des missions essentielles de notre fédération.
Les assureurs souhaitent pouvoir continuer à proposer une assurance auto accessible à tous et donc à un prix abordable. Une assurance trop chère conduit certains clients à augmenter leur franchise ou à s’assurer au tiers, voire à renoncer à s’assurer, ce qui peut entraîner des conséquences dramatiques.
J2R : Seriez-vous prêt à participer à une concertation avec toutes les parties – représentants des assureurs, réparateurs, experts, consommateurs, sous l’égide de l'État – afin de vous accorder dans l'intérêt de tous, comme évoqué par les deux élus déjà cités ?
A.M. : France Assureurs entretient des échanges réguliers avec la FFEA et la branche carrossiers de Mobilians, avec laquelle nos échanges sont directs, francs et constructifs. Nous sommes évidemment prêts à rencontrer toutes les autres fédérations qui le souhaitent afin de faire preuve de pédagogie dans l’intérêt commun. Le dialogue est l'une des missions essentielles de notre fédération.
Encore une fois, il est important que la concurrence entre réparateurs agréés et non agréés se déroule dans un cadre sain. L'intérêt de l'assuré est de pouvoir choisir parmi une multitude de garages à disposition. Il faut que la concurrence fonctionne également entre réparateurs indépendants, afin de ne pas laisser un monopole aux réseaux des constructeurs. France Assureurs échange régulièrement avec Mobilians à ce sujet.
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