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Distribution

RSE : jusqu’où les distributeurs peuvent-ils aller ?

Publié le 28 mai 2026
Par Mohamed Aredjal
6 min de lecture
La décarbonation s’installe au cœur des opérations des distributeurs de pièces. Face aux exigences environnementales, les acteurs du secteur revoient en profondeur leurs pratiques, sans pouvoir remettre en cause certains fondamentaux de leur modèle. Un équilibre encore fragile, qui révèle les tensions propres à la rechange.
Le groupe PHE mène un programme d’optimisation de la gestion de ses déchets avec l’entreprise Take A Waste. ©PHE
Le groupe PHE mène un programme d’optimisation de la gestion de ses déchets avec l’entreprise Take A Waste. ©PHE

RSE. Trois lettres qui, il y a encore quelques années, faisaient lever les yeux au ciel de nombreux professionnels de l’aftermarket. Longtemps cantonné à des obligations réglementaires ou à des démarches isolées, le sujet semble désormais s’imposer comme un axe de plus en plus prioritaire dans la distribution de pièces de rechange. La pression initiale est venue des grands comptes, mais elle s’est rapidement diffusée à l’ensemble de l’écosystème.

"Les demandes de nos clients grands comptes ont été le point de départ, mais aujourd’hui la dynamique est clairement volontaire. […] La RSE est devenue un facteur de compétitivité, pas seulement de conformité", confirme Isabelle Bréau, responsable RSE d’Alliance Automotive Group France. Même évolution chez Parts Holding Europe.

Pour Jean-Baptiste Labilloy, directeur environnement du groupe, la démarche dépasse largement le cadre réglementaire : "Notre stratégie environnement […] est un vecteur de transformation positive pour renforcer le leadership et la pérennité de notre groupe et de son modèle d’affaires."

Reste que cette montée en puissance s’accompagne encore d’un travail de structuration. Les indicateurs existent mais leur consolidation et leur exploitation opérationnelle restent un chantier. Pour beaucoup d’acteurs du marché, avant de fixer des objectifs chiffrés, il faut d’abord fiabiliser les données et mieux comprendre les leviers d’action.

Livrer vite… mais mieux

C’est sur la logistique que les contradictions apparaissent le plus nettement. Le métier repose sur une promesse forte : livrer vite les ateliers, souvent plusieurs fois par jour en H+4. Une exigence difficilement conciliable, en apparence, avec la réduction des émissions. Les distributeurs n’ont pourtant pas attendu pour agir et la rationalisation des flux fait figure de levier prioritaire. Chez AAG, Isabelle Bréau souligne le rôle des outils de pilotage.

Ce sujet fait partie de nos axes de travail, qui vise à réduire l’empreinte environnementale liée à nos activités logistiques. […] Nous agissons sur l’optimisation des tournées, le remplissage des véhicules et l’organisation des flux.

Même logique chez PHE où Jean-Baptiste Labilloy insiste sur la nécessité de maintenir la disponibilité des produits proposés par le groupement de distributeurs tout en améliorant son efficience.

"Notre savoir-faire c’est d’assurer la réactivité attendue par les réparateurs avec la plus grande efficacité possible aussi bien d’un point de vue économique qu’environnemental. Pour cela, nous nous appuyons d’abord sur la très grande densité de notre maillage territorial, stocker la pièce au plus près du client", insiste-t-il.

L’équation est bien connue des grossistes : réduire les tournées permettrait de diminuer les coûts et l’empreinte carbone, mais au risque de dégrader le service et, in fine, l’activité. Dans ce contexte, la réduction des fréquences reste difficile à envisager pour la profession. "Le réparateur répond au besoin de l’automobiliste habitué à un certain modèle de consommation : il veut tout, tout de suite, tout le temps. Cette pression se répercute forcément sur toute la chaîne", résume Mehmet Altun, dirigeant de BAP France.

Des flottes qui s’électrisent

Chez AAG, Isabelle Bréau évoque une approche pragmatique, basée sur une adaptation au cas par cas. Le groupement s’appuie sur la solution Mapo Tempo pour optimiser ses tournées et piloter en temps réel ses opérations notamment sur le dernier kilomètre. Concrètement, un travail est mené avec les prestataires et équipes logistiques pour améliorer le taux de remplissage des véhicules, limiter les trajets à vide et rationaliser les itinéraires.

"Nous agissons sur la réduction raisonnée des fréquences de livraison, chaque fois que cela est compatible avec les besoins opérationnels et la continuité de service. L’objectif est de regrouper les flux, d’anticiper davantage les besoins et d’éviter les livraisons trop fréquentes ou peu chargées", complète la responsable RSE.

L’Agra s’appuie sur un partenariat avec Carton Vert pour favoriser le réemploi de cartons pour ses emballages. ©Agra

L’Agra s’appuie sur un partenariat avec Carton Vert pour favoriser le réemploi de cartons pour ses emballages. ©Agra

Autre levier actionné par la distribution : l’adoption de véhicules de livraison moins polluants. Mais sa mise en œuvre reste dictée par les contraintes du terrain. "Le verdissement de notre flotte s’inscrit dans une démarche progressive et pragmatique, qui combine l’évolution des motorisations, l’adaptation des infrastructures et l’optimisation des usages", indique Isabelle Bréau.

Chez PHE, Jean-Baptiste Labilloy rappelle la complexité du chantier : "L’électrification de la flotte est une transformation complexe et sur le temps long. […] Nous sommes pleinement engagés dans cette transformation qui prendra plusieurs années, et sur les six derniers mois plus d’un tiers des véhicules immatriculés par le groupe en France sont des véhicules électriques."

La chasse aux gaspillages

Moins visibles que les tournées de livraison, les plateformes logistiques et les magasins constituent un autre terrain d’action. Ici, les leviers sont plus classiques, mais leur cumul produit des effets tangibles.

L’efficacité énergétique des bâtiments fait l’objet d’investissements réguliers. "Sur notre site de Meyzieu, nous avons engagé plusieurs actions : un passage à l’éclairage LED sur l’ensemble du bâtiment et le lancement d’un projet d’installation de panneaux photovoltaïques sur la toiture. Ce sont des démarches concrètes pour réduire notre consommation énergétique", témoigne Samuel André, directeur exploitation logistique du groupe Agra.

La décarbonation des bâtiments est aussi visible chez Alliance Automotive avec un déploiement d’éclairages LED ainsi qu’un suivi des consommations énergétiques pour identifier les dérives. "Nous nous inscrivons dans des démarches de certification BREEAM qui permettent d’intégrer la performance environnementale dès la conception et rénovation des sites", ajoute Isabelle Bréau.

Même approche chez PHE, où des investissements ont été réalisés pour diminuer les consommations liées à l’éclairage et au chauffage. Jean-Baptiste Labilloy évoque, en outre, un ensemble d’actions portant sur les comportements, avec notamment la sensibilisation des collaborateurs, la responsabilisation des directeurs de sites et l’intégration des indicateurs énergétiques dans les routines managériales.

Emballages : le casse-tête logistique

Dans les sites de stockage, la gestion des déchets et des emballages est également en pleine évolution. Les volumes générés par l’activité (cartons, plastiques, palettes, consommables…) obligent les distributeurs à structurer progressivement leurs pratiques. Chez Alliance Automotive Group, cette transformation est encore en cours.

"Nous sommes dans une démarche progressive avec un vrai enjeu d’industrialisation de ces pratiques à l’échelle du groupe", reconnaît Isabelle Bréau. Concrètement, cela passe par une meilleure organisation des flux en interne, avec des circuits de tri plus lisibles, des consignes harmonisées entre sites et un recours accru à des prestataires spécialisés pour améliorer les taux de valorisation.

Mais au-delà du recyclage, les acteurs insistent désormais sur la réduction à la source. Cette demande s’inscrit dans un contexte réglementaire plus exigeant. Avec la responsabilité élargie du producteur (REP), les entreprises considérées comme "metteurs sur le marché" devront, à partir du 1er juillet 2026, gérer la fin de vie de leurs emballages.

La REP impose aux distributeurs de renforcer la traçabilité des flux, de fiabiliser les données déclaratives et de collaborer plus étroitement avec leurs fournisseurs. "La mise en place de la REP va surtout représenter un travail administratif significatif", pointe Jean-Baptiste Labilloy.

Pour limiter ces déchets, de plus en plus de plateformes et magasins optent aussi pour des bacs consignés. Exemple : le distributeur APA Carmoine, qui a fait le choix de remplacer les cartons par des bacs en plastique à son nom, identifiables et traçables. L’entreprise économise ainsi environ 100 tonnes de cartons par an.

Mais cette alternative nécessite, selon Jean-Baptiste Labilloy, d’être appréhendée avec précaution. "C’est une bonne solution, mais lorsqu’il faut mettre en place un flux retour spécifique pour les bacs vides, l’impact global n’est pas forcément bon." De la même manière, il met en garde contre une lecture trop simpliste de la réduction des emballages : "Si diminuer le suremballage conduit à un taux de casse transport plus important, l’impact environnemental global n’est pas bon."

L’offre produit, nouveau centre de gravité

Au-delà des opérations internes, c’est sans doute sur l’offre de produits elle-même que se joue la mutation la plus profonde. Car l’essentiel de l’empreinte carbone ne se situe ni dans les entrepôts ni dans le transport. Isabelle Bréau le rappelle clairement.

La majeure partie de nos émissions (plus de 90 %) vient des produits que nous achetons.

C’est la raison pour laquelle les centrales intègrent progressivement des critères RSE dans leurs relations fournisseurs. "Nos contrats formalisent des exigences en matière de conformité réglementaire, d’éthique, de respect des droits humains, de santé-sécurité et d’environnement", souligne la dirigeante d’AAG France.

Les partenaires du groupement font, en outre, l’objet d’audits afin de répondre aux enjeux sociaux et environnementaux propres à certains territoires. "Ils permettent d’évaluer le niveau de conformité, d’identifier les axes de progrès et, le cas échéant, de mettre en place des plans d’action partagés."

Chez PHE, un code de conduite couvrant les différents enjeux RSE a aussi été mis en place auprès des fournisseurs. À terme, la maison mère des réseaux Autodistribution et Doyen Auto espère pouvoir disposer de l’empreinte carbone de chaque produit pour intégrer cette dimension dans ses décisions d’achat. Mais ce processus sera long, estime Jean-Baptiste Labilloy…

"Peu de fournisseurs sont prêts, et tous sont réticents à partager ces données", regrette-t-il. Autrement dit, la trajectoire ne dépend plus uniquement des distributeurs eux-mêmes, mais de leur capacité à entraîner l’ensemble de leur écosystème. Une condition qui laisse entrevoir, en creux, une transformation plus collective du secteur, encore largement à construire.

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