Combien gagnent les carrossiers ?

Le montant des salaires reste un sujet tabou sur le marché du travail français, et les carrossiers ne font pas exception. Selon les régions et l’implantation des ateliers, un réparateur serait rémunéré entre 1 700 et plus de 3 000 euros. Mais difficile d’en savoir davantage.
Carrossiers experts au même niveaux que les peintres
La question de la rémunération revient pourtant régulièrement dans les échanges entre professionnels, notamment lorsqu’il est question de pénurie de main-d'œuvre. Pourtant, rares sont ceux qui acceptent d’entrer dans le détail. Même les réseaux et fédérations professionnelles ne disposent que d’informations fragmentaires.
Il est donc aujourd’hui impossible d’établir une cartographie précise des rémunérations pratiquées sur le territoire. En croisant plusieurs témoignages d’experts, il est toutefois possible de dégager quelques tendances, puis d’en analyser les effets.
Comme dans la plupart des professions, les salaires dépendent en partie du coût de la vie et du niveau des prix immobiliers. Mais pas uniquement.
"Je constate souvent qu’un peintre gagne en moyenne 10 à 15 % de plus qu’un tôlier, observe Stanko Novakovic, ancien réparateur et dirigeant de Stan’Konsult. Cela s’explique notamment par la baisse des gros chocs nécessitant le passage au marbre. En revanche, un carrossier intervenant sur ces réparations lourdes atteint des niveaux de rémunération comparables à ceux du peintre."
Le consultant précise que, sur une base de 39 heures hebdomadaires, le salaire d’un peintre expérimenté se situe entre 1 900 et 2 300 euros nets dans les petites villes et zones rurales. Dans les grandes agglomérations, il oscille plutôt entre 2 200 et 3 200 euros nets, hors primes et parfois avec un véhicule de fonction.
De la Suisse à l'Espagne…
Cependant, les disparités régionales restent marquées. Dans les zones frontalières, le niveau de vie des pays voisins tire les salaires vers le haut.
"Il faut savoir que le salaire minimum en Suisse équivaut à environ 4 000 euros, indique Christophe Bazin, secrétaire général de la FFC Mobilité, Réparation et Services. Celui d’un carrossier helvétique se situe entre 5 000 et 6 000 euros. C’est pourquoi on ne trouve pas de carrosserie à bas tarif en Savoie et Haute-Savoie, dans le Doubs et l’Ain."
L’attractivité transfrontalière oblige les réparateurs à s’aligner pour conserver leurs équipes. Le phénomène est similaire le long de la frontière allemande, même si certaines spécificités locales subsistent. "Il semble qu’à Strasbourg, la concurrence allemande se fait paradoxalement moins sentir que dans le Haut-Rhin", nuance Christophe Bazin.
À l’inverse, le long de la frontière espagnole, les niveaux de rémunération sont plus faibles. En Espagne, les salaires avoisineraient 1 700 euros mensuels. Certains réparateurs français limitrophes proposent donc environ 2 300 euros pour un carrossier et 2 500 euros pour un peintre. Plus au nord, à Toulouse, certains atteignent 3 000 euros, soit davantage que dans certaines zones franciliennes où les rémunérations tournent autour de 2 800 euros.
Cedrick Ancelle, dirigeant de Relief Team, qui met en relation techniciens indépendants et réparateurs, confirme cette hétérogénéité. "Nous observons des salaires supérieurs à 3 000 euros chez certains concessionnaires parisiens, et ce ne sont pas des cas isolés." Il observe des niveaux comparables à Lyon et dans d’autres grandes métropoles. Certaines régions, comme la vallée du Rhône, les Pays de la Loire ou la Vendée, apparaissent particulièrement dynamiques.
Des salaires alignés sur les investissements
À l’opposé, les zones rurales ou enclavées restent les moins rémunératrices. Dans certaines parties du Centre, de la Bretagne intérieure ou du Massif central, l’activité est plus faible, avec des volumes de réparation limités. Les salaires y oscilleraient entre 1 700 et 1 800 euros mensuels. "Ces territoires ne bénéficient pas de l’attractivité des grandes villes voisines. Les salaires y sont plus bas, pour des profils souvent attachés à leur région”, explique Christophe Bazin.
Ces constats doivent toutefois être relativisés, faute d’étude exhaustive. Au-delà de ces disparités, un autre facteur joue un rôle déterminant : le niveau d’investissement des ateliers.
"Les établissements ayant investi pour obtenir des agréments constructeurs haut de gamme – Tesla, Range Rover, etc. – pratiquent des tarifs plus élevés, en cohérence avec leurs investissements en matériel et en formation, note Stanko Novakovic. Les techniciens y montent en compétences et bénéficient d’une progression salariale, quel que soit le territoire."
Carrosseries indépendantes monoactivité plus exposées
Par ailleurs, l’époque où les carrosseries indépendantes offraient systématiquement de meilleures conditions que les concessions semble révolue. Depuis la pandémie, les niveaux de rémunération tendent à s’équilibrer. "Sous l’effet des tensions sur le recrutement, les écarts de salaires se sont réduits entre réseaux constructeurs et spécialistes", observe Daniel François, fondateur de Dyal Formation.
Son entreprise a repris les activités de la Socca, spécialiste de l’accompagnement à la gestion des carrosseries. Le dirigeant rappelle toutefois la différence de modèle économique : "Un concessionnaire diversifie ses activités (mécanique, pneumatiques, vente de véhicules). Le risque est donc réparti. À l’inverse, une carrosserie indépendante, souvent monoactivité, est beaucoup plus exposée : perdre un collaborateur peut désorganiser toute l’entreprise…"
Cette pression peut conduire à des situations extrêmes. "Un réparateur de l’Ouest m’expliquait récemment qu’il renonçait certains mois à se verser un salaire pour financer des augmentations ou des primes, afin de fidéliser ses équipes", rapporte Christophe Bazin.
Le secrétaire général de la FFC se souvient aussi de solutions mises en place dans le réseau du gestionnaire de sinistres Nobilas (devenu Prefikar) pour maintenir l’effectif de certains ateliers. "À l’époque, certains ateliers ont recruté des techniciens roumains, excellents tôliers mais moins à l’aise en peinture, rémunérés autour de 2 500 euros avec logement." Une stratégie souvent difficile à pérenniser, ces profils repartant fréquemment dans leur pays d’origine.
Gommer les temps morts
Dans ce contexte de tension, les meilleurs profils n’hésitent plus à faire jouer la concurrence dans les zones les plus attractives, quels que soient la taille et le modèle des entreprises. "Les meilleurs font régulièrement monter les enchères”, souligne Stanko Novakovic.
Au-delà du salaire, certains avantages constituent des arguments de négociation : primes, véhicule de fonction, voire des conditions de travail spécifiques. Des cas de candidats demandant à utiliser les installations le week-end pour des "extras" personnels sont même évoqués ! Cette surenchère trouve rapidement ses limites.
Pour attirer et fidéliser durablement, les spécialistes recommandent d’autres leviers que la seule augmentation salariale. Les démarches RSE, notamment, prennent de l’importance : amélioration des conditions de travail, ergonomie des postes, organisation du temps de travail (semaine de 4 jours), etc.
Pour autant, la rémunération ne constitue qu’un des paramètres de la rentabilité d’une carrosserie. "Les dirigeants doivent aujourd’hui plus qu’hier passer du statut d’artisan à celui de chef d’entreprise, en adoptant une approche plus analytique, affirme Stanko Novakovic. Pour préserver leur marge, ils doivent gommer tous les temps morts improductifs et attribuer les bons profils aux bons chantiers. Autrement dit, renoncer à certains apports d’affaires peu rentables."
Le salaire, un paramètre parmi beaucoup d'autres
Le consultant recommande notamment d’organiser l’activité afin de maintenir un niveau de charge d’atelier inférieur à un mois. De son côté, Daniel François rappelle que les fonctions administratives et d’encadrement doivent représenter moins de 80 % de la masse salariale. Ensuite, "l’entreprise doit porter attention à son taux de transformation de main-d'œuvre (capacité à convertir les heures de présence en heures facturées), qui doit atteindre au moins 90 %", insiste-t-il.
Puis, il faut déterminer le coût de revient de l’heure vendue, qui doit intégrer l’ensemble des charges de l’entreprise (véhicules de prêt, etc.), ainsi que la contribution des postes pièces et peinture. L’analyse de la zone de chalandise, des volumes de réparation et des aléas (absences, maladies) reste également indispensable.
Enfin, Daniel François ajoute que la trésorerie et le fonds de roulement demeurent des éléments centraux de l’équilibre économique. Les salaires n’en constituent qu’une composante, au même titre que les conditions tarifaires négociées avec les apporteurs d’affaires, qu’il convient d’intégrer dans l’équation.
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